Evasion

Rendez-vous Rive Gauche !

Des brasseries où la culture se mêle à la gastronomie

TEXTE : MORALES / PHOTOS : GETTY IMAGES

Les brasseries de la Rive gauche incarnent l’esprit pétillant de Paris. Des terrasses au charme fou, le prestige littéraire et un soupçon de bohème chic : la recette d’un mythe qui dure depuis plus d’un siècle. Voyage à l’intérieur de ces temples du bon goût, du boulevard Saint-Germain aux portes de Paris.

Les brasseries font partie du décor et du charme de la capitale. On peut y déguster des plats intemporels et profiter de la conversation des autres tables, ce brouhaha lancinant qui annule le temps, sont des plaisirs rares et délicats à préserver. Les brasseries deviennent les dernières places fortes d’une époque qui ne sait pas toujours profiter de l’instant présent. Il y a toute une mythologie de la nappe blanche, de l’andouillette AAAAA (5A) et du plateau de fruits de mer à redécouvrir comme étendard de notre culture culinaire. Tout ça c’est Paris !

 

 

Lutetia, l’incontournable

Du boulevard Saint-Germain-des-Prés en passant par Montparnasse jusqu’en arpentant l’avenue des Gobelins à la lisière du XIIIe arrondissement, les brasseries de la Rive gauche racontent l’histoire folle des années 20/30, des Surréalistes à Mai 68, d’Apollinaire à Houellebecq. Il y a d’abord la renaissance du Lutetia, ce paquebot mythique arrimé au 21, rue de Sèvres. En travaux de longue date, le palace a rouvert ses portes au printemps. Tête de pont du quartier avec sa façade art-déco, ce gros bloc en pierre blanche de plusieurs étages surveille le carrefour depuis les années 1910. Le soir, alors que les vitrines du Bon Marché sont éteintes, que le square Boucicaut somnole, que les boutiques de vêtements alentour ont tiré le rideau, cet hôtel de luxe a toujours accueilli ses clients avec bienveillance et diplomatie. On se souvient, avec émotion, de l’ancienne brasserie, de ses canapés en cuir, du décor de Slavik, de la touche signée Sonia Rykiel, des grandes affiches encadrées sous verre qui vous transportaient au Monaco Country Club ou sur les planches de Deauville. Le nouveau palace s’inscrit dans la perpétuation de cette légende-là, tout en offrant des prestations d’un standing encore jamais atteint dans l’arrondissement.

Épicentre des Arts

Trois établissements se font face dans ce triangle d’or du VIe arrondissement. Ils symbolisent un Paris littéraire mythifié, presque onirique. De grands mouvements intellectuels sont nés dans les murs de ces trois brasseries. Certains touristes venus du bout du monde auraient l’impression d’avoir raté leur voyage à Paris s’ils ne s’étaient pas assis à la terrasse du Flore ou des Deux Magots au moins une fois dans leur existence. Ces deux cafés littéraires, presque aussi célèbres que la Tour Eiffel, rivalisent de petites attentions pour toujours susciter le désir. Les Deux Magots dont le nom signifie deux figurines chinoises vient d’un ancien magasin de nouveautés qui occupait autrefois cet emplacement. Il a pris possession de l’endroit en 1873. Ouvert de 7 h 30 à 1 h, il doit sa renommée à ses illustres clients (Elsa Triolet, Louis Aragon, André Gide ou encore l’inamovible couple Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir). Il est aussi connu pour son Prix littéraire créé en 1933 dont le premier lauréat fut Raymond Queneau. Le Prix des Deux Magots a toujours honoré des écrivains originaux et talentueux (Jean-Claude Pirotte, Pierre Charras, André Hardellet, Bernard Frank…). De cette exigence artistique, l’établissement a fait sa marque de fabrique. Au Deux Magots, il faut voir et être vu. De nombreuses scènes de cinéma ont été tournées dans cette brasserie, notamment Les aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury ou Intouchables avec Omar Sy et François Cluzet.

 

 

À quelques pas des Deux Magots, le Café de Flore joue une autre partition pleine de charme et de nostalgie. Dès 1913, Apollinaire le fréquente et lui donne son cachet bohème chic. Le Flore devient alors le rendez-vous des éditeurs, des auteurs, des cinéastes et, plus tard, de figures emblématiques telles que Juliette Greco et Boris Vian qui seront sa meilleure publicité. En face du boulevard, côté impair, la brasserie Lipp et son style art-déco n’a pas changé sa carte depuis 1880. Elle met à l’honneur ses origines alsaciennes et conserve sur sa devanture une chope de bière éclairée. Le tout-Paris lui reste fidèle.

 

Une bouillabaisse au Quartier latin

Autre totem du VIe arrondissement, plus gastronomique que bistronomique, La Méditerranée tient toujours la barre. Les hommes de lettres y ont leurs habitudes depuis 1942. Au menu, tartare de thon, carpaccio de bar sauvage à la moutarde de Meaux, raie, dorade, barbue, filet de bar et même une bouillabaisse qui recueille les faveurs des vrais marseillais. En dessert, tropézienne ou baba au rhum, les années yéyés sont ressuscitées. Après l’intimité des bords du Luxembourg, changement d’échelle à Montparnasse, La Coupole n’est pas faite pour les timides. Cet ancien entrepôt de bois et charbon racheté par René Lafon et Ernest Fraux en 1927 se déploie sur 1 000 m². C’est l’une des plus grandes brasseries d’Europe. La salle immense avec ses 33 piliers et pilastres est un monument de l’art déco. Sa visite en soi vaut le détour, notamment ses toilettes somptueuses. Il faut fouler le sol de cet établissement fréquenté par Foujita, Giacometti, Man Ray, Brassaï, Hemingway ou Aragon. Depuis 1927, le curry d’agneau est servi en « voiture de tranche » par un indien en tenue d’apparat. En plein XIVe arrondissement, c’est un vrai feu d’artifice !

 

La Closerie, l’autre rendez-vous des écrivains

Autre lieu de fantasme, La Closerie des Lilas n’a rien perdu de sa superbe. Ce lieu a été et reste un incubateur de talents. Pensez à Zola, Cézanne, les frères Goncourt, le mouvement Dada, Fitzgerald, Renaud, Gainsbourg, ils sont tous venus ici depuis plus d’un siècle. À la carte, côté brasserie : escargots, œufs mayo, quenelles de brochet, steak tartare et autres terrines de campagne, uniquement des plats estampillés « Made in France ». Marty, brasserie ouverte en 1913 par Etienne et Marthe Marty est le dernier rempart avant l’inconnu. Au délà, c’est déjà la Place d’Italie, la Banlieue Sud chère à l’écrivain René Fallet, les plaines de l’Essonne, la campagne en somme. Cette maison de famille aux volets bleus demeure une solide adresse du Ve arrondissement où les plats classiques (bar rôti, cabillaud de ligne, raie pochée ou foie de veau) perpétuent la tradition. Faire une halte dans l’une de ces brasseries, c’est humer l’air de Paris, prendre son pouls, en saisir l’humeur et faire un délicieux voyage dans le passé.