Passion

L’énergie des vagues

Une nouvelle vie grâce au surf.

TEXTE : Marc Bielefeld / PHOTOS : Paul Cocks

Comment permettre aux jeunes traumatisés par la violence des townships d’Afrique du Sud de réaliser leur rêve d’une vie meilleure ? Le programme Waves for Change, soutenu par la Fondation Laureus, les aide à reconstruire leur confiance en eux… grâce au surf.

Khanysia, le surf dans le sang

Tout a l’air normal sur la plage de Monwabisi. Il fait chaud. Des vagues vert transparent roulent sur la large bande de sable. Le soleil brille sur l’Afrique du Sud. Les enfants portent des combinaisons de plongée et se tiennent, pieds nus, au bord de l’océan. Khanyisa Mngqibisa, 26 ans, issue du peuple Xhosa, s’allonge sur une planche de surf posée sur le sable, rame avec les bras, plie une jambe puis se lève d’un bond. « C’est comme ça qu’il faut faire », explique-t-elle au groupe d’enfants qui l’encercle. « Il faut se redresser sur la planche de cette façon, en un seul geste bien fluide, puis surfer sur la vague. » Les enfants la regardent, puis se tournent vers la mer. « Et maintenant, tout le monde dans l’eau ! Prenez une planche chacun », lance Khanyisa. Elle a appris à surfer à l’âge où les autres adolescents pensaient aux études, à voyager, peut-être même à étudier à l’étranger. Elle est devenue maître-nageuse, sauveteuse, monitrice de surf et a commencé des études en ligne.

Apprendre à faire confiance

« Quand une grande vague vient vers toi, tu ressens de la peur », explique Khanye, « mais tu dois accepter ce défi et, à un moment, tu finis par surfer sur la vague. » Khanyisa Mngqibisa prononce ces mots sans pathos.
Elle dit : « Il y a les vagues et il y a la vie. Là d’où je viens, on peut être assassiné à tout moment ». Chaque enfant présent aujourd’hui sur cette plage a déjà vu des gens se faire tuer. Des enfants ? Oui, des enfants. Bukho, Noxolo, Fundiswa et tous les autres. Ils viennent de townships sud-africains, des endroits considérés comme les plus violents du monde. On peut avoir recours aux chiffres pour mieux comprendre. En moyenne, un Occidental sera confronté à quatre ou cinq expériences traumatisantes dans sa vie. La mort d’un membre de sa famille, une maladie, un accident ou une agression. Ces enfants des townships, eux, sont confrontés à quatre ou cinq événements traumatisants… tous les six mois ! Et ce, dès le plus jeune âge.

 

Maintenant, trente enfants sont dans la mer. Beaucoup se débrouillent bien. D’autres, pleins de doutes, restent debout dans l’eau qui leur arrive jusqu’aux hanches. Ils ne savent pas nager et doivent d’abord apprendre à faire confiance à la mer.

« Confiance », un mot qui ne fait pas partie du vocabulaire de la plupart de ces jeunes. Ils ne sont jamais allés à la plage, même si leur township ne se trouve qu’à 500 mètres seulement. Car le chemin jusqu’à la mer peut être dangereux en raison des gangs qui contrôlent les rues.

Khanye

« Quand une grande vague vient vers toi, tu ressens de la peur mais tu dois accepter ce défi et, à un moment, tu finis par surfer sur la vague »

La magie de l’eau

À peu près 100 mètres plus loin, le long de la plage, se trouvent quelques conteneurs en plein soleil. Un drapeau flotte dans l’air, une vieille dame prépare le repas sur un réchaud à gaz pour les enfants trempés et grelottants. Chacun reçoit un bol de riz et de petits pois recouverts de sauce au poisson. Un des conteneurs porte l’inscription « Waves for Change ». C’est le nom d’un programme qui tente de guérir les plaies, d’accomplir de petits miracles.

En 2009, le surfeur et entrepreneur social britannique Tim Conibear créait un centre d’accueil pour les enfants du township de Masiphumelele, près du Cap. Il voulait aller surfer avec eux. Les premiers sont arrivés, hésitants, sceptiques. Mais le bouche-à-oreille a produit son effet, et de plus en plus de jeunes sont venus. Même des filles. Puis Tim Conibear a trouvé des travailleurs sociaux formés, des hommes et des femmes courageux qui soutenaient son idée. Ils ont déniché de vieilles planches de surf, ont mis de plus en plus d’enfants sur ces planches et ont baptisé le projet Waves for Change. Personne ici n’emploie de grands mots. Il s’agit juste d’une tentative pour partager la magie de l’eau avec des enfants pour qui même les vagues devant leurs baraques étaient inaccessibles…

La thérapie par le surf

Le projet a grandi, a éveillé l’intérêt. Huit ans plus tard, il a même reçu un prix de la fondation Laureus Sport for Good et est désormais soutenu par cette organisation, auprès de laquelle Mercedes-Benz est engagée depuis longtemps. Waves for Change peut offrir à des enfants de plus en plus nombreux ce que l’on appelle ici la « thérapie par le surf ». Waves for Change est désormais implanté à trois endroits dans la province du Cap-Occidental, deux spots à East London et un à Port Elizabeth. Et une antenne vient de s’installer dans le lointain Liberia. Des bus colorés vont les chercher dans les townships. Khayelitsha, Lavender Hill, Masiphumelele. Des mondes parallèles. Des océans de cabanes en tôle et en bois. Des bidonvilles où les habitants doivent souvent se débrouiller sans eau, sans canalisations. Juste à côté des autoroutes commencent les ganglands, ces zones de non-droit dans lesquelles vivent plus d’un million de personnes. On y trouve presque toute une génération d’enfants orphelins dont les parents sont morts du sida, de la drogue ou d’une balle.

 

Le pouvoir de guérison de l’océan

De nombreuses études se sont penchées sur l’effet guérisseur de l’eau et sur sa force. Aller dans la mer, c’est aller vers l’inconnu. Une expérience archaïque, loin des mots, loin des constructions psychologiques. La rencontre consciente avec la mer est de plus en plus utilisée comme thérapie. Une étudiante et maître-nageuse sauveteuse californienne a par exemple appris à surfer à des soldats américains traumatisés, qu’on essayait auparavant de guérir avec des électrochocs, l’hypnose, la peinture et le yoga. Le programme Ocean Therapy étudié par l’ergothérapeute américain Carly Rogers est basé sur le concept du flow développé par le psychologue américain Mihály Csíkszentmihályi. Ce programme a donné des résultats remarquables. Plus de 1 000 vétérans traumatisés, dont des Marines, y ont participé. Ils ont appris à surfer et, après des mois ou des années de silence, certains se sont remis à parler pour la première fois.

Un long chemin à parcourir

Pourtant, Robyn Cohen, 48 ans, et Ashleigh Hesse, 25 ans, savent que les choses ne sont pas si simples. La première est responsable des actions en Afrique du Sud pour Waves for Change ; la seconde gère les formations. « La mer et le sport sont des catalyseurs importants », estime Robyn Cohen, qui a travaillé avec les jeunes des townships pendant trente ans et a construit un foyer pour les orphelins à Masiphumelele. « Nous travaillons avec des enfants très fortement traumatisés et le surf n’est qu’un point de départ pour aborder des problèmes très profondément. » Ashleigh Hesse, enseignante et assistante sociale de formation, sait bien que les enfants ne viennent pas seulement pour chevaucher les vagues.

Les moniteurs de surf rendent visite aux enfants chez eux et à l’école. Ils deviennent des personnes référentes. Ils remplissent un questionnaire avec les enfants, où il est beaucoup moins question de la vague parfaite que de la gravité de la vie. Les enfants cochent les cases correspondant aux raisons pour lesquelles ils participent au programme. Pour être en sécurité. Pour parler. Pour apprendre à s’aimer soi-même, à se calmer, à lutter contre la peur. Beaucoup cochent également une autre raison qui explique leur présence.

 

Garder l’énergie positive de la mer

La petite Bukho, 12 ans, est sur la plage. Elle ne sait pas où elle est née. « Je pense que c’était au Cap », dit-elle. Bukho hésite, l’eau est froide, ses dents blanches réfléchissent la lumière du soleil. Avec les autres, elle s’installe sur le sable autour de Lunga Sidzumo, 34 ans, qui dirige l’antenne de la plage de Monwabisi. À quelques centaines de mètres seulement, de l’autre côté des dunes qui se dressent tel un mur, se trouvent les premières baraques de Khayelitsha, le plus grand township du Cap.

« La plage est un bon endroit », affirme Bukho. Un endroit où les soucis perdent un peu de leur importance, où la mer domine le reste. Dans l’air frais, moniteurs et enfants prononcent ensemble quelques devises, récitent en chœur les phrases les plus importantes. Il est question de compétences émotionnelles. La confiance. L’aide. L’espoir. Avoir des objectifs et être aimable. Les enfants doivent ressentir l’énergie positive de la mer et la garder en eux. Bukho raconte qu’elle a ramassé des coquillages. Elle en porte toujours un sur elle. « Quand il se passe de nouveau quelque chose », explique-t-elle en souriant, « je serre le coquillage et je pense à la plage. »