Portrait

7 fois à terre, 8 fois debout…

Taïg Khris, d’athlète à businessman

TEXTE : Olivier Bauer / PHOTOS : Gilles Leimdorfer

Connu pour un palmarès unique et des performances qui l’ont mené à se jeter du 1er étage de la Tour Eiffel ou du Sacré-Cœur en roller, Taïg Khris est un autodidacte qui continue à s’inventer de nouvelles rampes. Devenu businessman, l’ancien athlète roule aujourd’hui vers le monde de la téléphonie.

Une enfance peu ordinaire

Rue St-Honoré, Mandarin Oriental, Paris. Sans rollers mais avec le sourire en bandoulière, Taïg Khris franchit les portes du lobby du palace. Dans ce décor de laque et feuilles d’or, l’ancien champion de roller trouve rapidement ses marques. Quelques minutes plus tard, on le retrouve dans une suite aussi grande qu’un terrain de basket. Plus à l’aise devant le journaliste que devant l’objectif du photographe, Taïg évoque avec tendresse son père algérien, acteur et metteur en scène de l’autre côté de la Méditerranée avant de devenir éducateur dans les cités difficiles en France ; puis sa mère, sculptrice grecque aimante. L’éducation s’est faite dans la lignée d’un livre de A.S. Neill intitulé Libres enfants de Summerhill. Une école de la vie pratiquée en dehors de l’école de Jules Ferry.
Il souligne : « Avec mon grand frère Lino, nous n’avons jamais été scolarisés. » En marge mais pas hors la loi. En France, ce n’est pas l’école qui est obligatoire, mais bien l’instruction.

L’aventure dans les gènes

La liberté accrochée à ses patins, l’enfant n’a ni contrainte ni plafond de verre. Il est fier de son prénom, imaginé par ses parents, qui signifierait « capable » en berbère. Le gamin fait honneur à son nom, dans les petites bêtises comme les plus grands exploits. Apprendre à lire, écrire et compter sont les seules obligations des deux garnements. Dans le petit appartement de la rue Saint-Bernard à Paris, on dort à même le sol et on rit de tout. L’argent est soigneusement économisé pour faire des « tours du monde » en famille : traversée de l’Atlantique sur un voilier, descente de l’Amazone en pirogue, pêche miraculeuse dans les Caraïbes…

La passion du roller

Lorsqu’il a 10 ans, Taïg découvre la mixité sociale sur le parvis des Droits de l’Homme au Trocadéro. Là, les enfants des quartiers populaires jouent à armes égales avec ceux du 16e arrondissement. Le jeune garçon impressionne déjà par sa rapidité et son amplitude. Les marches du Trocadéro seront son tremplin vers les rampes du circuit professionnel. Pendant une quinzaine d’années, il participe aux plus grands championnats de roller à travers le monde. Son palmarès tient en trois chiffres. 115 compétitions, 109 podiums, 75 victoires ! En 2001, saison de tous les records, il remporte les X Games, la plus importante manifestation au monde des sports extrêmes, en étant le premier rider à réaliser un double-back-flip (double rotation arrière).

Tomber pour mieux se relever

La compétition l’a malgré tout souvent mis à terre. Opéré 7 fois (3 fois les genoux, 2 fois les épaules, 2 fois les poignets), il a eu hanches et côtes cassées. De ces passages par la case hôpital, il a fait un mantra : « 7 fois à terre, 8 fois debout ! ». L’athlète a vite compris que le manque de visibilité médiatique de son sport ne pourrait pas lui offrir ce qu’il cherchait. Homme de défi, il s’est battu pendant des années pour un rêve de quelques secondes : sauter en roller du 1er étage de la Tour Eiffel. Pugnace et convaincant, Taïg a monté une structure dédiée à l’événement et s’est finalement lancé le 29 mai 2010 depuis la Dame de Fer pour battre le record du monde du saut le plus haut en roller. Avec la puissance de YouTube, les images ont fait le tour du monde. Le 2 juillet 2011, il s’envole à nouveau au-dessus de Paris, cette fois depuis le perron du Sacré-Cœur, et bat un nouveau record du monde, celui du saut en longueur en roller.

Businessman fan de l’Étoile

L’ancien casse-cou n’en a pourtant jamais vraiment été un. Lorsque ses rivaux s’offraient un look cool avec t-shirts amples et pantalons baggy, lui gardait ses protections. Amateur de vitesse, il a eu l’occasion de partager une Formule 1 à double baquet et de rouler à 300 km/h aux côtés de l’ancien pilote Jean Alesi. « Dès que je le peux, je me libère pour aller rouler sur circuit avec les autres ambassadeurs Mercedes-Benz. Nous avons la possibilité de tester tous les modèles, une expérience et des sensations incroyables ! » Au quotidien, sur la route, il affirme néanmoins être prudent. L’an passé, il a d’ailleurs participé à une campagne de publicité pour la sécurité routière au message sans ambiguïté : #osezdirenon (à l’alcool au volant). Aujourd’hui, Taïg roule en Classe C Coupé. « Petit, je rêvais de pouvoir conduire une Mercedes. Et aujourd’hui, avec ce coupé, je profite à la fois de la sécurité, de la technologie et de l’allure sportive et moderne de la marque allemande… »

De la magie à la start-up

Toujours entre deux réunions, sa voiture fait office de bureau. Lorsqu’on lui demande s’il n’est pas workaholic, il se contente de sourire tout en hochant de la tête. Il faut dire que le rider n’a eu de cesse de se réinventer. À 22 ans, le jeune businessman avait remboursé les 200 000 euros de dette de sa famille, et si certaines affaires ont été fructueuses, d’autres l’ont mené vers la banqueroute. Après avoir été magicien, vendeur de pancakes, propriétaire d’un magasin de skate, il est devenu animateur à la télé, a suivi des cours d’acteur puis a créé une société de papèterie… Depuis, il a imaginé OnOff, une Software company. L’idée est simple : proposer des fonctionnalités inédites telles que l’envoi de SMS programmables ou encore la possibilité de posséder plusieurs numéros sur un seul téléphone (le « cloud number »). Son premier investisseur est son chirurgien. Suivent des amis et personnalités de tous bords : rugbymen (Fabien Pelous, Fred Michalak, Sébastien Chabal), nageur (Alain Bernard) et businessmen (un ancien président de SFR). Quatre ans plus tard, l’ancien patineur a levé quelque 8 millions d’euros. Et en février dernier, il a teasé OnOff à Tim Cook, le big boss d’Apple. « Mon but est que OnOff devienne l’application téléphone des opérateurs, explique-t-il. Comme Spotify ou Deezer pour la musique ou Netflix pour les films. » Aujourd’hui plus qu’hier, rien ne semble impossible au gamin fou d’acrobatie. Taïg Khris ou l’art du double-back-flip.