Portrait

En apesanteur

Federer, légende du tennis

TEXTE : Tobias Haberl - PHOTOS : Thomas Rabsch

Il a fait du tennis un art. À 36 ans, père de quatre enfants, ROGER FEDERER est au sommet. Rencontre avec cette star mondiale lors de la Mercedes Cup à Stuttgart.

Jeu, set… et match !

Roger Federer a déjà gagné le match, mais il ne le sait pas encore. Son opposant Rafael Nadal et les 14 820 spectateurs de la Rod Laver Arena non plus. Lors de la balle de match du cinquième set, avec un score de 5-3 et l’avantage pour lui, son coup droit a envoyé la balle si près de la ligne que l’ordinateur a dû déterminer si elle l’avait touchée. C’est ainsi qu’après 3 heures et 38 minutes de match, le vainqueur, qui ne se doute de rien, se tient pendant quelques secondes la tête humblement baissée sur le Center Court puissamment éclairé en cette nuit australienne. Enfin, le résultat s’affiche sur le tableau d’affichage : la balle a bien touché la ligne, à un ou deux centimètres près… Jeu, set et match pour Roger Federer !

Ce qui se déroule alors laisse penser que le champion a gagné plus qu’un match de tennis, et même plus qu’un tournoi important. Tel un enfant, il jette ses bras en l’air, rayonnant, perdu dans ses rêves, il saute plusieurs fois, se dirige vers le filet, félicite Rafael Nadal, retourne sur le court les larmes aux yeux, et s’agenouille avec grâce.

Un retour gagnant

Après une opération du genou et une pause de six mois, après cinq ans sans succès au Grand Chelem, le plus grand tennisman de tous les temps a une nouvelle fois fait son retour à l’âge de 35 ans. On lui demandait toujours en interview s’il ne pensait pas s’arrêter, ce qu’il devait encore prouver après avoir gagné deux ou trois fois tous les tournois importants. « Je joue parce que j’aime ça », répondait systématiquement le champion.

« Je serai content si j’arrive en quart de finale », avait-il déclaré avant l’Open d’Australie, le premier tournoi du Grand Chelem de l’année. Une estimation probablement réaliste lorsque l’on vient de passer quelques semaines à clopiner sur des béquilles. Les attentes étaient donc moins fortes, l’incertitude grande, et la pression gigantesque. Mais Roger Federer a tenu bon et a surpris tout le monde, y compris lui-même.

Et, cinq mois plus tard, Roger Federer, que rien ne semble pouvoir arrêter, sautille sur le tapis du hall d’un hôtel à Stuttgart. Vingt-quatre heures le séparent de son premier match de la Mercedes Cup à Stuttgart-Weissenhof contre Tommy Haas. Deux semaines avant le prestigieux tournoi de Wimbledon.

Federer, incarnation du zen

L’écrivain américain David Foster Wallace a décrit la façon de jouer de Roger Federer comme une « expérience religieuse ». D’après lui, bien plus qu’un être humain, il est véritablement « un génie, un mutant ou un avatar ». Jamais pressé, toujours équilibré, tranquille. Ces propos deviennent compréhensibles lorsque l’on rencontre le tennisman en personne pour la première fois. Sa manière de bavarder, de sourire ou de porter sa tasse de café à la bouche, rien ne semble lui demander d’effort, tout paraît léger, naturel.

Récemment, alors qu’il venait de remporter une finale, un journaliste lui a demandé comment il parvenait à rester si frais, si jeune à 36 ans. La réponse du champion a fait rire les spectateurs : « Un peu d’exercice, c’est bon pour la santé ! » Il trouve aussi important d’aller dans la nature de temps en temps et, avant tout, de bien dormir. Il l’affirme souvent. Roger Federer dort onze à douze heures par nuit.

Roger Federer

« Je ne médite pas, je sais ce que je dois faire, et je sens que j’ai en moi la force de le faire »

L'homme de tous les records

Voici maintenant quatorze ans que Roger Federer a remporté Wimbledon pour la première fois. Avant cette date, il était un tennisman suisse talentueux, une tête brûlée aux cheveux longs, qui lançait sa raquette de l’autre côté du court. À l’époque, il avait même demandé l’aide d’un coach mental pour apprendre à maîtriser ses nerfs. Mais après cette première grande victoire, il avait ressenti tellement d’assurance qu’il s’en nourrit aujourd’hui encore.

Ce fut le début d’une carrière incroyable. Roger Federer est non seulement devenu le meilleur tennisman de tous les temps, mais aussi le plus élégant, le plus polyvalent, le mieux payé et, la plupart des fans sont d’accord là-dessus, le plus sympathique qui ait jamais existé. Il a été le numéro 1 du classement mondial pendant 302 semaines, a remporté bien plus de 1 000 matchs, gagné plus de 100 millions d’euros en prix… Et il ne s’agit là que de trois des 45 records qu’il détient ! Certains sont incroyables : de 2003 à 2005, il a gagné 24 finales d’affilée ; de 2003 à 2008, 65 matchs sur gazon. Des chiffres qui n’expliquent toutefois qu’en partie la fascination que le champion exerce sur les autres…

De la légende aux légendes

Car si l’aura de Roger Federer se nourrit évidemment de ses victoires, elle tient aussi à sa personnalité, sa sincérité, son fair-play, sa façon de se comporter sur les courts et en dehors. Sur YouTube, on peut regarder encore et encore les meilleurs échanges de balles de la carrière de Roger Federer. Ils sont encore plus beaux avec un fond musical, si possible classique. De préférence du Mozart, alliant complexité et légèreté. La façon qu’a Roger Federer de mesurer le court avec des petits pas, de sauter, de lever le bras, de s’avancer vers le filet, rappelle un danseur de ballet. Pas de mouvements saccadés, tout est fluide.

Depuis des années, des légendes circulent dans le monde du tennis au sujet du champion. Il aurait développé une technique de respiration pour éviter de transpirer. Il percevrait tout ce qui se passe autour de lui plus lentement que le commun des mortels, y compris les services de ses adversaires. Ce sont juste des tentatives de rendre compréhensible un phénomène inexplicable !

Grand parmi les grands

Depuis longtemps déjà, il est bien plus qu’un sportif ou qu’une star du sport. Roger Federer appartient à la jet-set. Parmi ses meilleurs amis : Anna Wintour, rédactrice en chef du Vogue américain, et l’acteur hollywoodien Bradley Cooper. La célèbre violoniste Anne-Sophie Mutter a raconté un jour que, même en tournée, elle met son réveil en pleine nuit si un match de Roger Federer passe à la télévision, et qu’elle ne se lasse pas de regarder le champion jouer. L’année dernière, le sportif semblait d’ailleurs aussi à l’aise sur le tapis rouge de la Fashion Week parisienne que sur les courts de tennis ! Ni gêné, ni mal à l’aise, ni déplacé. On a l’impression qu’il n’a pas besoin de faire d’effort, quel que soit l’environnement dans lequel il se trouve. Il se contente d’être Roger Federer et fait tout comme il faut.

Un style qui continue d’évoluer

« Je crois », a-t-il dit, « que je joue aujourd’hui mieux au tennis que jamais auparavant. » Oui, il y a dix ans, son coup droit était phénoménal et son assurance solide. Mais aujourd’hui, il joue de manière plus risquée, plus intelligente, plus variée. Il cherche à prendre des décisions plus rapides, joue de façon imprévisible, évite les longs échanges de balles. « Beaucoup pensent que c’est lié à mon âge, que je veux me ménager, mais ce n’est pas le cas », explique-t-il. « Je joue comme cela parce que ce n’est qu’ainsi que j’y prends plaisir. »

Le secret de la longévité

En 2017, après un début d’année fulgurant, il n’a pas disputé un seul tournoi pendant dix semaines. Pas même l’Open de France à Paris. À la question de savoir ce qu’il a fait à la place, il répond franchement. Une semaine de vacances à Miami, un entraînement à Dubai (où il possède un appartement depuis onze ans), un match de charité contre Andy Murray et John Isner (qui lui a permis de récolter 4 millions de francs suisses pour sa fondation), l’ouverture du Met Gala à New York, et plusieurs semaines dans sa maison en Suisse – un luxe qu’il ne s’est jamais autorisé jusqu’à présent.

« Je m’entraîne moins que par le passé, mais de manière plus ciblée », affirme-t-il. « Parfois, je ne vais au studio de fitness que de 8 h à 9 h30, ou je joue au tennis de 9 h à 11 h. » Puis il consacre son temps à sa famille et à ses amis. Cerise sur le gâteau : depuis qu’il a cessé de ne penser qu’au tennis, il joue mieux que jamais ! C’est comme si cela l’avait mené à la concentration. Il ne doit plus être partout, mais quand il est là, il est intensément présent. « Je sais exactement ce qui est assez et ce qui est trop. »

Roger Federer

« Je sais exactement ce qui est assez et ce qui est trop »

Merci, champion

La demi-heure, l’interview est terminée. Sur la table à côté, un petit déjeuner est servi pour Roger Federer : une tasse de café, un croissant, un peu de fromage. Il se tourne, boit une gorgée. Oui, il a d’autres rendez-vous, mais il est de toute façon assis ici, alors on peut bien discuter encore un peu. Oui, gagner quelques autres grands tournois, ce serait le rêve. Mais il digère les défaites bien plus rapidement que par le passé. Dix minutes, et c’est fini.

Impossible d’imaginer que Roger Federer puisse s’égarer s’il arrêtait réellement un jour de jouer au tennis. Une erreur, un faux pas, un scandale, rien de tout cela ne lui ressemble. Il est possible que l’on n’entende même plus jamais parler de lui un jour. Mais il joue encore. Et il gagne. Comme ce fut le cas à Wimbledon mi-juillet. Roger Federer est toujours dans la course…