Portrait

Thomas Coville

La mer comme ultime défi

TEXTE : OLIVIER BAUER / PHOTOS : GILLES LEIMDORFER

Premier homme à avoir effectué un tour du monde sous la barre symbolique des cinquante jours à la voile en solitaire et sans escale, Thomas Coville cultive les challenges sur les mers et les océans. Avant la mise à l’eau de son prochain maxi-trimaran, le skippeur et ambassadeur Mercedes-Benz s’apprête à partir pour une nouvelle Route du Rhum.

Un homme condamné à être libre

2001. À l’arrivée de son premier Vendée Globe, Thomas Coville retrouve son père sur le ponton. La foule est tout autour, célébrant le jeune navigateur qui achève son tour du monde. Son père l’embrasse et l’interroge : « Alors ? » Le jeune homme ne sait que répondre. Il est un peu déçu, il a mis 110 jours et finit sixième de la course. Il évoque la dureté de l’épreuve, un problème de pilote automatique mais la satisfaction de rentrer au port. Son père l’interrompt : « Je ne te parle pas de ça, je te parle du livre que je t’ai laissé ! » Ce livre, c’est L’existentialisme est un humanisme de Sartre. Un opus dans lequel il est écrit : « L’homme est condamné à être libre… ». La liberté, c’est sur un bateau qu’il l’a pour la première fois ressentie. « J’avais 14 ans, je mesurais seulement 1,40 mètre. J’étais complexé par ma petite taille. Un jour, je me suis retrouvé à barrer seul le long des côtes sur une petite embarcation. Ce jour-là, je me suis senti libéré, mais surtout en accord avec le mouvement et l’élément. » L’adolescent a aujourd’hui 50 ans, le caboteur est devenu navigateur.

Le point de non-retour comme définition du courage

Bien avant de gagner des courses et de battre les records, Thomas a dû affronter des échecs, parfois bien plus douloureux que certaines tempêtes des mers du Sud. En 2014, au large de l’Afrique du sud, le marin tente pour la 4e fois de battre le record du monde en solitaire sans escale. Alors qu’il s’avance face à un champ de glace et que les icebergs viennent tutoyer sa coque, son fidèle routeur Jean-Luc Nélias lui dit : « Thomas, protège-toi de ton courage. » Coville hésite avant de décider de faire demi-tour. Lorsqu’on lui demande ce qu’est le courage, Thomas nous répond : « C’est aller au-delà du point de non-retour. » Le marin a effectué 8 tours du monde dont quatre en solitaire, il compte plus de 10 passages du Cap Horn et 17 transatlantiques ! Dans le milieu, on estime qu’aucun skippeur n’a autant navigué que lui en course en solitaire. Le point de non-retour, il s’en est si souvent rapproché…

Le mythe du Cap Horn

Les circum navigators sont des hommes d’exception. Pour preuve, ils sont seulement quatre marins à avoir bouclé le tour du monde en solitaire en multicoque et sans escale : Francis Joyon, Ellen MacArthur, Thomas Coville et François Gabart. En comparaison, douze hommes ont marché sur la lune… La première fois que Thomas passe le Cap Horn, il est aux côtés d’Olivier de Kersauzon. « On part le 6 mars et on passe le Cap Horn très tard, fin mai. L’hiver austral est déjà là, il est vraiment temps ! Il fait très froid, il y a une lumière rouge flamboyante qui nous dit ‘Partez !’ C’est mon 1er Horn. Depuis, je l’appelle Cap de Bonne délivrance parce que c’est la nature qui nous laisse passer… ou pas. » Aujourd’hui encore, le Cap Horn reste autant un mystère qu’un mythe pour les navigateurs et tous ceux qui ne prendront jamais la mer. Il reprend : « La 2e ou 3e fois que j’ai passé le Cap Horn, j’ai appelé le gardien du phare de Bonne Espérance à la VHF. Il m’a demandé d’où je venais, je lui ai répondu Brest. Il m’a demandé où j’allais, je lui ai répondu Brest. Il m’a fait répéter dix fois, il ne comprenait pas… »

 

Des partenaires plus que des adversaires

Pour évoquer son parcours, il évoque la figure de Sisyphe. Il y est question de patience et surtout de résilience. Sa pierre à lui est un record – qu’il a enfin réussi à vaincre. À sa cinquième tentative, dix ans après sa première expérience, Coville a finalement battu le record du Tour du monde en passant sous la barre symbolique des cinquante jours (49 jours 3 heures et 7 minutes). François Gabart a depuis abaissé la marque (42 jours 16 heures 40 minutes), mais ce n’est pas le plus important. « Se battre contre la barrière du temps est une introspection bien plus difficile et beaucoup plus forte que de lutter contre des adversaires », souligne-t-il. « J’ai toujours vu les autres navigateurs comme des personnes qui m’aidaient à devenir meilleur et non comme des concurrents. C’est la raison pour laquelle je n’aurais pas pu faire un sport de combat. Et puis, n’oubliez pas qu’en mer, votre plus grand adversaire est susceptible de vous sauver la vie. C’est unique. »

Un nouveau record en vue ?

En 2017, quelques mois après avoir mis pied à terre, le skippeur se retrouve à l’intérieur d’une voiture de course et, sans l’avoir anticipé, revit ses sensations de marin. Sur le circuit de Lédenon, aux côtés du pilote français, Romain Dumas, double vainqueur des 24h du Mans, il enchaine les tours. « J’ai alors revécu le mouvement de la machine qui part en tête-à-queue, la voiture chassée en dehors du virage, et tous ces mouvements reprennent finalement vie dans ma tête. Je souffre tellement à terre de ne pas savoir exprimer ce que je ressens en mer. Et dans le cockpit de cette voiture de course, tout m’est revenu. L’énergie cinétique dans un virage, le timing entre le moment où vous freinez et le moment où vous virez… » Autant de sensations que l’ingénieur souhaite mettre à profit dans la conception de son nouveau bateau. Dans un hangar, à l’abri des regards, des ouvriers travaillent sur le futur maxi-trimaran du skippeur. Ce bateau révolutionnaire est déjà inscrit à la première course de maxi-multicoques autour du monde en solitaire annoncée pour la fin 2019. Devant l’immense structure de carbone et de composite, Thomas souffle : « On va passer sous les 40 jours… » Les prédictions de Jules Verne semblent aujourd’hui oubliées, dépassées.

 

La voiture, marqueur de notre temps

Pourtant, selon le navigateur, ce ne sont pas les bateaux high-techs, mais bien les voitures, le meilleur marqueur de notre temps : « La voiture est un concentré de l’intelligence de l’homme. Et je m’agace quand les gens rentrent dans un nouveau véhicule sans faire attention à tout ce qui a été mis en œuvre pour obtenir ce résultat : l’assise, le volant, le moteur, l’aérodynamisme, l’attention au bruit… tout doit être à sa place ! » Tenté par la dernière Classe X, Thomas a opté pour le GLE Coupé : « Dès que je l’ai essayé, j’ai été séduit par tous ses détails. Je me le suis approprié, même si, au départ, confie-t-il, j’avais le sentiment que c’était un véhicule trop bien pour moi. » Il dit « rouler à l’oreille, à la sensation, à la vibration, pas tellement à la vitesse. Je roule comme je navigue. » Avant d’ajouter, malicieux : « Pendant les premières semaines, j’écoutais à fond Ma Benz de Joey Star avec les Suprême NTM ! J’étais comme un gosse ! »