Portrait

Une volonté de fer

Texte : Alexandros Stefanidis, Photos : Steve Etherington

Valtteri Bottas est pilote de Formule 1 pour Mercedes-AMG PETRONAS Motorsport depuis cette saison. Ce jeune homme de 27 ans est considéré comme un outsider. Pourtant, il ne vise rien de moins que le titre de champion du monde. Visite chez lui, en Finlande.

Le casque pèse sept kilos. Valtteri Bottas penche la tête à droite puis à gauche, vers l’avant puis retourne à sa position normale et recommence l’exercice. Au fur et à mesure, la transpiration imprègne son t-shirt…

45 minutes de renforcement du cou. 45 minutes de simulation d’un virage de Formule 1 avec des forces centrifuges imitant celles auxquelles sont soumis les pilotes de chasse. En Formule 1, les pilotes sont plutôt minces et pas particulièrement grands. Valtteri Bottas mesure 1,73 mètre et pèse 70 kilos. Son cou est puissant et ses triceps entourent ses bras tels des câbles d’acier.

Nous sommes un soir de février typiquement finlandais : du vent, de l’humidité et moins 18 °C. Dans cette région située à 100 kilomètres au nord d’Helsinki, la neige est présente la moitié de l’année et les lacs sont cachés sous une épaisse couche de glace. Valtteri Bottas a grandi à Nastola, une ville si petite que même les Finlandais ne la connaissent pas. Aujourd’hui, il vit à Monaco, mais il possède encore une maison en bois au bord d’un lac dans sa région natale. Depuis la terrasse, on peut voir au loin la rive opposée, et à droite comme à gauche se dressent sapins, bouleaux et trembles. Cette maison au bord de l’eau est le havre de paix de Valtteri Bottas.

Lorsque son nom a commencé à circuler pour succéder au champion du monde Nico Rosberg, de nombreux fans de sport automobile étaient surpris. Certes, il était un bon pilote pour l’écurie Williams, mais il n’est plus tout jeune. Son contrat d’un an seulement n’a fait que renforcer les critiques. Depuis, le nouveau pilote a prouvé à plusieurs reprises que les critiques s’étaient trompées à son sujet. Qui est donc cet outsider finlandais qui est passé de pilote d’essais pour Williams à pilote de course pour Mercedes-AMG PETRONAS Motorsport ?

« J’avais 4 ans lorsque mon père m’a emmené faire du kart pour la première fois », confie le pilote sur sa terrasse. Il raconte l’histoire d’un garçon qui est instantanément tombé amoureux du vrombissement du moteur. Il m’a placé dans un des karts et j’ai tout de suite senti que c’était ça que je voulais faire ! » Mais le jeune Valtteri était trop petit. Ses pieds ne touchaient pas les pédales. « J’ai dû ressortir de la voiture, j’étais vraiment triste », poursuit-il avec le sourire d’un garçon qui connaît la fin de l’histoire. « Lorsque nous sommes rentrés à la maison, mon grand-père m’a pris dans ses bras : « si tu manges du muesli tous les matins pendant un an, tu pourras sûrement atteindre les pédales l’été prochain. » J’ai regardé mon grand-père avec de grands yeux, et il m’a simplement dit : “Promis.” »

À partir de ce jour, le petit Valtteri de 4 ans mange du muesli à tous les petits déjeuners. Les interminables mois d’automne et d’hiver, sombres et froids, passent. Et lorsque la neige fond finalement au printemps, il retourne sur la piste de karting. L’enfant s’assoit dans le kart et appuie sur la pédale. « Je n’oublierai jamais ce moment », confie- t-il. Il parle bien sûr de la puissance et de l’énergie du véhicule qui traverse alors son corps d’enfant, et de la vitesse qui le plaque contre son siège. Mais ce qu’il veut dire avant tout, c’est que cela valait la peine de manger du muesli tous les matins… « Parce qu’en fait », explique le pilote avec un grand sourire, « je n’aimais pas du tout le muesli à l’époque ». On devine avec cette anecdote que sous ses apparences de Finlandais froid, le pilote est un homme qui garde sans aucun doute les pieds sur terre et recherche l’harmonie.

Valtteri Bottas, qui marche dans les traces de Mika Häkkinen et Kimi Räikkönen, deux légendes finlandaises de la course automobile, a appris la leçon très tôt. Pour manger tous les jours pendant presque un an un aliment que l’on n’apprécie pas particulièrement, il faut être vraiment têtu ou si attaché à ses rêves que l’on remue ciel et terre pour les atteindre. Le pilote brise le silence qui s’est installé après la question : « Têtu ? » Encore un détail qui le caractérise. Il réfléchit avant de répondre. Parfois, dix à vingt secondes s’écoulent sans qu’il ne prononce un mot. Les pilotes de courses ne répondent pas toujours aussi rapidement qu’ils aiment conduire ! Il leur arrive d’être déstabilisés par une question. « Ma volonté est de fer », finit par déclarer Valtteri Bottas sans la moindre fossette sur le visage. « Je vais contre vents et marées dans l’objectif de constamment m’améliorer. Si cela fait de moi un têtu, dans le sens de quelqu’un d’extrêmement déterminé, je ne peux pas le nier. »

Cette phrase, formulée avec attention, résonne de la terrasse jusqu’au lac gelé et plane au-dessus du trou dans la glace, scié la veille par son père et dans lequel le pilote se glissera bientôt. Une volonté de fer. Ces mots ne seraient pas prononcés par quelqu’un prêt à se contenter durablement de la deuxième ou troisième place. « Je n’ai rien à perdre, je ne peux que gagner », affirme-t-il après une courte pause. Son rôle d’outsider lui plaît.

Après le retrait surprenant de Nico Rosberg, c’est lui qui a contacté Toto Wolff, le chef de l’écurie Mercedes-Benz, pour lui demander la place très convoitée du pilote. Bien qu’il ait déjà marqué des points avec une voiture limitée et se soit déjà retrouvé sur le podium, Valtteri Bottas n’a pas encore l’impression d’avoir réussi.
« Je crois que l’on a réellement réussi uniquement lorsque l’on a gagné un titre. Mais pour cela, il faut d’abord gagner des courses », affirme-t-il. Une première étape atteinte depuis lors par le pilote qui a remporté le Grand Prix de Russie.

Lui, un bouche-trou ? Non, pas vraiment. Le pilote finlandais est un travailleur assidu et curieux. Sa vitesse est bonne, il possède de gros atouts sous la pluie et sait très bien calculer les risques sur la piste. De 2010 à 2012, il était pilote d’essais pour Williams et s’est retrouvé assis dans le cockpit dès 2013. Jusqu’au début de cette saison, il avait marqué 411 points en championnat du monde lors de 77 courses. Une citation de Mohamed Ali brille sur le mur de sa salle de fitness privée : « N’abandonne pas. Endure maintenant et vis le restant de ta vie en tant que champion. » Niki Lauda, président du conseil de surveillance de l’équipe Mercedes-Benz, affirme :
« Valtteri est capable d’atteindre le niveau de Rosberg. » Or, tout le monde le sait, le niveau de Rosberg est celui d’un champion du monde.

Tout à l’heure, après son entraînement, le pilote s’est arrêté sur l’autoroute pour se rendre dans une auberge qui l’a sponsorisé par le passé. D’anciennes photos de lui et des coupures d’articles de journaux sur ses premiers exploits sont encore accrochées au mur du LähdeKioski. Des photos d’il y a dix, quinze, vingt ans. Un garçon blond un peu enrobé dans un kart. Le Valtteri adulte sourit, gêné. « Pendant un certain temps, j’avais quelques kilos en trop. » La carte du LähdeKioski propose un plat à son nom, le « burger Bottas ». Prix : 6 euros. Goût : bien meilleur qu’on pourrait s’y attendre ! Il s’agit sans doute du grand avantage de Valtteri Bottas. Personne ne s’attend à ce qu’il grille la politesse à Lewis Hamilton ou Sebastian Vettel, teneurs en titre de champion du monde. Valtteri Bottas chausse ses pantoufles, s’enroule dans un peignoir et sort du sauna direction le lac. Une fois devant le trou dans la glace, il n’hésite pas longtemps, il ne grelotte pas, il ne hurle pas. L’eau recouvre son corps encore fumant jusqu’au torse. Cet homme n’a encore jamais eu peur de se jeter à l’eau, aussi glacée soit-elle.