Portrait She's

Marie Bochet, elle fait chanter la neige

Un handicap ? Non, une chance !

TEXTE : OLIVIER BAUER / PHOTOS : GILLES LEIMDORFER

Son visage et son sourire ont illuminé l’hiver dernier. Avec ses quatre médailles d’or, Marie Bochet a été la figure des Jeux Paralympiques de Pyeongchang 2018. La skieuse de 24 ans a rappelé à tous que le handicap peut devenir une force. Rencontre avec une athlète de haut-niveau, ambassadrice Mercedes-Benz.

Assise sur le large canapé d’une suite du Plazza-Athénée, dans un décor classique haussmannien, Marie Bochet évoque le Roc du vent (2 320 m),« c’est la montagne qui domine le refuge familial et l’alpage de mon papa. C’est la première montagne que j’ai gravie. J’y monte encore tous les ans. » Parcourant le monde à ski, descendant à toute vitesse ses pentes les plus raides, la porte drapeau de Pyeongchang a le besoin constant de revenir dans sa petite vallée du Beaufortain. S’évader et se ressourcer forme le diptyque d’une vie d’athlète. Et le Roc reste sa madeleine, où qu’elle soit.

Une fratrie brillante

Marie se raconte d’abord par ses origines et ses parents. Figure locale, son père possède un troupeau de vaches laitières dont le lait est acheminé à la coopérative du coin. Sa maman, elle, se consacre à un élevage d’escargots. Marie dit d’un air amusé : « J’ai été élevée en plein air… » Mais dans la famille Bochet, l’isolement n’empêche ni la curiosité ni l’exigence. Marie a deux sœurs et un frère. L’aînée a intégré Centrale et son frère Sciences-Po Paris. Après avoir obtenu son Bac ES (mention Très bien), Marie, petite dernière de la fratrie, est rentrée à son tour à Sciences-Po Paris pour préparer le Certificat préparatoire adapté pour les sportifs de haut niveau. Lorsqu’on lui fait remarquer que cette trajectoire n’est pas commune pour des enfants des montagnes, elle rappelle simplement : « Mon père nous a toujours dit qu’il n’avait pas une exploitation pour que nous la reprenions. »

 

Un échec… pour une pléthore de victoires

À l’image de tous les membres de sa famille, Marie fonce. Elle n’a connu l’échec qu’une seule fois, à 16 ans, lors de ses premiers Jeux Paralympiques à Vancouver. « J’étais pleine d’attentes et d’ambition et j’ai fini deux fois à la 4e place, au pied du podium. C’est ce qui m’a donné envie de continuer. » Elle a depuis remporté 8 médailles d’or paralympiques, 76 victoires en Coupe du monde et 22 Globes de cristal… « Je suis une perfectionniste, une éternelle insatisfaite. J’ai toujours quelque chose à me reprocher, c’est ce qui me fait avancer. Je sens que j’ai toujours des choses à améliorer dans mon ski, je ne suis pas encore allée au bout. Un jour, j’ai dit que j’arrêterai ma carrière à 100 victoires en Coupe du monde. J’ignore si ce sera le cas, mais ça pourrait être un objectif assez rigolo… »

Handicap ne veut pas toujours dire souffrance

En handisport, il existe 3 grandes familles : malvoyant, debout et assis. Marie concoure dans la catégorie Debout qui comprend à la fois des athlètes amputés de membres inférieurs ou supérieurs et des hémiplégiques. Son handicap a pour nom « agénésie », une malformation intra utéro d’un membre inférieur. Un handicap de naissance dont elle n’a jamais souffert.

Ce n’est qu’à l’adolescence qu’elle en a pris conscience « parce que je n’ai jamais été surprotégée. On m’a laissé me débrouiller, tomber par terre comme les autres enfants, etc.

J’ai toujours été considérée comme une enfant avec dix doigts… » Elle marque une pause et, espiègle, souligne : « … sauf que j’en avais six ! ». « Ce n’est qu’au lycée, à Albertville, une structure affiliée à la Fédération française de ski, le jour de la rentrée en classe de seconde, lorsque l’on m’a donné une prothèse, que j’ai pris conscience de mon handicap, qu’il me manquait quelque chose alors que je ne l’avais jamais ressenti. »

Dans le handisport, la prothèse permet de niveler les handicaps. Cependant, dès la course terminée, Marie retire sa prothèse… avant même ses chaussures de ski.

Marie Bochet en 4 dates

1994
Naissance à Chambéry

2010
4e place en Slalom et Super-Combiné aux Jeux Paralympiques de Vancouver

2014

4 médailles d’or aux Jeux Paralympiques de Sotchi/ Prix Laureus World Sport Awards

2018

4 médailles d’or aux Jeux Paralympiques de Pyeongchang

Le sport en tant qu’échappatoire

« Finalement, j’ai vécu mon handicap comme une chance, il m’a ouvert les portes du handisport. Et le sport peut être un formidable échappatoire ! Il permet de s’approprier ou se réapproprier son propre corps. » Élue récemment au Conseil des athlètes du Comité paralympique international, elle se projette déjà sur les jeux de 2024 à Paris : « C’est un enjeu sociétal de rendre le handicap normal car cela reste un sujet tout à fait tabou en France. Il faut être capable de sensibiliser les gens à notre différence. En impliquant la société autour du mouvement paralympique, Londres a été en cela un véritable exemple. »

 

Téméraire sur la piste, prudente sur la route

Sur la piste, en descente, l’athlète couronnée d’or paralympique peut dépasser 120 km/h. Au départ d’une course, je me répète toujours deux phrases : « Fais toi plaisir » et « Fais chanter la neige ». Le plaisir et la sensation doivent toujours primer sur la performance. « Au volant, je suis bien plus prudente. » La jeune femme conduit un GLC Coupé : « un 4×4 grand et confortable en finition Sportline dans lequel je peux faire rentrer presque toute ma vie. En ce moment, cette voiture, c’est un peu ma maison : j’y ai entassé une quinzaine de paires de ski, mon VTT et mon gros sac de voyage ! » D’une autoroute à l’autre, d’une vallée à l’autre, la nomade roule dans un paysage qui semble s’ouvrir naturellement devant elle. « Parfois, sur la route, je me dis que ma voiture sait conduire toute seule, elle tient son volant toute seule, elle tourne dans les courbes toute seule… » Et l’on se dit que l’athlète et sa voiture se sont bien trouvées.