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Nico Rosberg : du sommet à une retraite méritée

Interview : Rüdiger Barth, Photos : Paul Ripke

Après onze années sur les circuits de Formule 1, NICO ROSBERG décroche le titre de champion du monde des Pilotes. Et pourtant, il décide de prendre sa retraite quelques jours plus tard. Pour quelles raisons ? Retour en images sur une année triomphale et confessions du pilote de Mercedes-AMG PETRONAS sur ses nuits blanches…

La nouvelle saison de Formule 1 commence et, pour la première fois depuis douze ans, vous n’êtes pas de la partie. Que ressentez-vous ?

NICO : Je ne suis pas quelqu’un qui peut s’allonger pendant des mois sur la plage ; je cherche déjà de nouveaux défis, j’aime la compétition. Mais il y a d’autres façons de la vivre, par exemple dans le business, en faisant des affaires. [Nico Rosberg se frappe le front.] Il m’arrive encore de faire ce geste. Est-ce possible, ce que je viens de dire ? Est-ce vraiment mon nom sur la coupe du monde ? [Il désigne la coupe, posée sur le sol à côté de lui.] Vraiment, je ne vais pas participer à la saison 2017 de Formule 1 ? Mais où que je sois à ce moment-là, je partagerai la fièvre de la course. Je croiserai les doigts pour l’équipe Mercedes, ma famille sportive.

L’année dernière, vous avez en l’espace de quelques jours été déclaré champion du monde de Formule 1 et annoncé votre retraite sportive à l’âge de 31 ans. Vous avez parlé de « sacrifices » que vous ne vouliez plus faire… sans donner de réelle explication ?

NICO : Aussi loin que je me souvienne, j’ai eu cet objectif : devenir champion du monde. C’était mon rêve d’enfant, il n’y avait rien de plus grand à mes yeux. Et pour être couronné de succès en sport, il faut être prêt à faire des sacrifices. Tout doit s’y adapter, s’y soumettre. Même la famille. Mes amis partent en vacances au ski, publient sur Facebook, pendant que moi, je m’entraîne encore et encore. Il faut s’engager totalement. C’est ce qui m’a permis de remporter la victoire. Et comme j’ai vécu des moments difficiles, que j’ai parfois douté, l’euphorie du succès a été encore plus grande. Aujourd’hui, je me sens comblé. Comblé et heureux.

 

En octobre 2015, une erreur de pilotage à Austin, au Texas, vous a empêché de remporter le championnat du monde cette année-là. Vous vous êtes ensuite retiré pour réfléchir pendant quelques jours. Aujourd’hui, vous qualifiez cette course de tournant dans votre carrière. Pourquoi ?

NICO : Sans cet échec, je ne serais pas champion du monde aujourd’hui, j’en suis certain. Même si la période a été difficile. Cet échec cuisant a élevé ma motivation à un niveau que je ne croyais pas possible, je ne pensais même pas en être capable. Pour moi, il était évident que je ne voulais plus jamais vivre pareille situation. Plus jamais. Une telle souffrance vous rend plus fort.

 

Par la suite, vous vous êtes notamment rendu au Japon, chez un maître zen.

NICO : J’ai alors trouvé quelqu’un qui pouvait m’aider sur le plan mental. Je m’étais demandé : dans quels domaines est-ce que je peux encore m’améliorer ? Pas seulement en tant que pilote, mais en tant qu’être humain. J’ai trouvé la réponse dans la méditation. Enfin, non, la méditation est un trop grand mot. Certains penseront que ce n’est pas sérieux, mais c’est quelque chose de très concret. Il s’agit de s’entraîner à se concentrer et être attentif. L’objectif est de se centrer sur soi, de prendre conscience de ses sentiments, de ses pensées, afin d’être concentré.

 

Nico Rosberg
« Ma dernière course a été la meilleure de ma carrière »

D’après certains observateurs, vous sembliez replié sur vous-même pendant la finale de la saison 2016.

NICO : Mon équipe m’a protégé et cela m’a beaucoup aidé. Pendant cette dernière phase du championnat du monde, l’intensité était à son comble. C’était incroyable. J’étais si proche de mon rêve d’enfant, et je devais de nouveau affronter Lewis… En 2014, j’avais déjà perdu un championnat du monde contre lui à cause de la toute dernière course.

 

Battre votre rival, était-ce votre première pensée le matin en vous levant et la dernière le soir avant de dormir ?

NICO : Non. Ces pensées surgissaient en plein milieu de la nuit. Je me réveillais et elles étaient là. C’était vraiment difficile. Mais grâce à l’aide que j’ai reçue, cet entraînement de l’attention justement, j’ai pu me concentrer et rester dans l’instant présent. J’avais appris à remarquer lorsque mes pensées voulaient s’enfuir et prendre des directions folles. Il est alors si facile de se perdre. De succomber parce que c’est trop. Mais je savais comment reprendre mes esprits, me recentrer sur l’instant présent. Cela a certainement joué un rôle prépondérant lors de ma dernière course, qui a été la meilleure de ma carrière.

Cette lutte contre vous-même fait-elle donc partie des « sacrifices » évoqués plus tôt ?

NICO : La Formule 1 est un sport d’équipe, j’ai toujours été entouré par mes proches, ma famille a été à mes côtés, ils m’ont apporté un immense soutien lorsque j’en avais besoin. Mais lorsque le mental commence à vous tourmenter, plus personne ne peut vous aider. À ce niveau, la solitude fait partie du sport. C’est une conséquence de la focalisation sur un but ; sans cela, on n’obtient rien.

 

Dans son autobiographie, Open, Andre Agassi avoue avoir pleuré lorsqu’il est devenu numéro un mondial pour la première fois. Est-ce pour échapper à cette pression que vous avez pris votre retraite ?

NICO : J’ai aussi pleuré lorsque j’ai franchi la ligne d’arrivée à Abu Dhabi.  Mais j’ai ressenti quelque chose de complètement différent, même si, à ce moment-là, je ne songeais pas du tout à prendre ma retraite. Pour moi, il s’agissait d’un soulagement total, car les derniers tours avaient été si intenses que la tension nerveuse était à son maximum. Je ne me suis réjoui qu’au moment où j’ai entendu Vivian, mon épouse, dans la radio de bord. C’était comme si nous étions en train de nous parler le matin en nous réveillant. À ce moment précis, la pression extrême s’est dissipée.

 

Nico Rosberg
« Je ne me suis réjoui qu’au moment où j’ai entendu Vivian dans la radio de bord. »

Dans tous les grands sports individuels, il y a des champions qui dominent la discipline, mais ils finissent toujours par perdre leur position de leader. Ça a été récemment le cas de Novak Djokovic en tennis.

NICO : Je l’ai rencontré il y a peu. À la plage, à Monaco. Il faisait du yoga. Je suis allé le saluer. Nous nous étions rencontrés auparavant lors des Laureus Awards et, depuis, nous nous écrivons de temps en temps. Nos enfants ont le même âge et nous vivons tous les deux à Monaco. Il se consacre entièrement au tennis. Nous avons d’ailleurs parlé de l’incroyable difficulté que cela représente. Seul Michael Schumacher a réussi à supporter cette pression. Il a vraiment tenu jusqu’au bout. Il y est allé à fond. Toujours plus loin, encore plus loin. Mais c’est vraiment le seul.

 

Pour vous, il n’y a plus eu d’autres courses après le triomphe. Juste après, votre manager a publié un film où l’on vous voit, gamin, dans un GoKart, avec votre père en bord de piste : Keke Rosberg, champion du monde de Formule 1 en 1982, torse nu, très fier de son fils !

NICO : J’ai vraiment été ému lorsque j’ai vu ces images. Je ne connaissais pas ce film. Mon père l’a trouvé et mon équipe l’a remonté sans que je ne le sache. C’était la première étape de mon chemin et la boucle s’est bouclée à Abu Dhabi. Aujourd’hui, j’ai accompli la même chose que mon père. On peut partager cela. C’est juste génial.

Au début de votre carrière, vous étiez constamment comparé à votre père.

NICO : Effectivement, ça m’a longtemps poursuivi. Mais ce n’était pas grave, juste un peu énervant. Maintenant, j’aime bien quand on nous compare. Je suis reconnaissant envers mes parents, envers ma famille. Mon père a vraiment soutenu ma carrière. Il a préparé tout mon chemin en Formule 1. Et lorsque j’ai percé, il s’est retiré.

 

Vous êtes désormais vous aussi père de famille. Votre fille a un an et demi.

NICO : Oui. Et je réalise déjà que laisser son enfant voler de ses propres ailes est la chose la plus difficile au monde. Je me rends compte de ce que mon père a accompli. Et j’espère y parvenir moi aussi un jour. Cela dit, mon père ne se tient pas à l’écart. Récemment, il m’a écrit : « N’oublie pas que tu dois t’entraîner. » Mais je le sais bien. Je vais continuer à courir et à faire du vélo, je vais entretenir ma condition physique, mon coach m’a fait un programme d’entraînement. Il y a des biscuits sur cette table, je n’en mangerai pas. Ils ne me donnent même pas envie. Je continuerai à vivre de cette façon, car je sens que c’est la bonne.

 

Sauf que vous aurez désormais plus de temps pour parcourir le sud de la France dans votre Mercedes 280 SL Pagode bleue… !

NICO : J’aime tant conduire le long de la côte, mais cela ne peut pas devenir une activité quotidienne. Ça doit rester un moment particulier. D’ailleurs je fais toujours l’effort de bien m’habiller avant de m’installer au volant, avec une veste. Super stylé. Il le faut pour une voiture ancienne. Sinon, ça perd de son charme.