Portrait

Comment rêver en grand ?

Plongée dans l’univers d’Elaine Welteroth

INTERVIEW : ANNE PHILIPPI / PHOTOS : SHANIQWA JARVIS

Le magazine jeunesse Teen Vogue s’est doté d’une voix forte au sein de sa direction : Elaine Welteroth, la plus jeune rédactrice en chef du groupe d’édition Condé Nast. Aujourd’hui, elle compte parmi les journalistes et avant-gardistes contemporaines les plus connues d’Amérique. Quel est le secret de son succès ?

Depuis ses débuts en tant que rédactrice en chef de Teen Vogue, Elaine Welteroth a interviewé parmi les personnes de couleur les plus importantes des États-Unis, d’Oprah Winfrey à Michelle Obama. Récemment, elle était au Brésil, où elle a rencontré Malala Yousafzai, la militante de 21 ans, lauréate du prix Nobel pour son engagement en faveur de l’éducation des filles. Elaine Welteroth passe pour être très ambitieuse. Le but qu’elle s’est fixé ? Faire partie des raconteuses d’histoires les plus influentes de son temps.

 

Elaine, en tant que rédactrice en chef de Teen Vogue, vous avez donné à ce magazine de mode une orientation bien plus large. Pour vous, la diversité, c’est quoi ?

ELAINE W. : Je préfère le concept d’inclusion, qui autorise plusieurs points de vue et encourage le sentiment d’appartenance à des groupes hétérogènes exclus jusqu’à présent. Cela stimule l’innovation et permet d’obtenir des résultats. Les représentations équitables sont importantes, surtout au niveau des dirigeants. En effet, la diversification au sein du groupe des décideurs est la seule façon de parvenir à des changements sensés et authentiques dans toutes les entreprises. En tant que journaliste, vous ne pouvez pas changer les histoires ou les thèmes sans impliquer d’autres narrateurs.

Quand vous êtes-vous rendu compte que Teen Vogue avait besoin d’une orientation nouvelle ?

ELAINE W. : La révolution du numérique a fortement changé notre mode de travail. En tant que rédactrice en chef d’un magazine, je ne pouvais ignorer ce fait. Nous avons dû réévaluer ce que nous représentions aux yeux de notre public. Les publications de mode veulent surtout fidéliser les lecteurs avec des articles sur le style et les célébrités. Mais sur les médias sociaux, les jeunes s’intéressent à tant d’autres choses. Ils discutent de politique ou de thèmes très complexes tels que le féminisme intersectionnel. Cela nous a démontré que les jeunes sont beaucoup plus différenciés et intéressés que nous ne l’imaginions. Ils veulent en apprendre davantage sur le monde que nous ne le pensions. J’ai constaté que nous ne pouvions pas nous adresser à ces lecteurs avec l’ancienne orientation du magazine.

 

On communique donc plus sur la diversité dans le monde numérique que dans les médias traditionnels ?

ELAINE W. : Très certainement. On y trouve un vrai dialogue avec le public. Des influences réciproques intéressantes. Cela a abouti à une plus grande prise de conscience de qui raconte les histoires, et ça stimule davantage l’inclusion dans tous les domaines. C’est une belle époque pour les YouTubeurs. Les médias sociaux donnent justement plus de pouvoir que jamais aux jeunes marginalisés.

Dans le contexte de la diversité, on utilise souvent le mot « woke », qui signifie « éveillé » ou « réveillé ». Pourriez-vous décrire ce concept plus précisément ?

ELAINE W. : Aujourd’hui, ce terme est souvent employé, parfois trop, et il est important de ne pas perdre de vue son sens originel. Lorsque DeRay McKesson, un militant du mouvement BlackLivesMatter, a tenu il y a quelques années un discours devant des rédacteurs en chef de Condé Nast, il a prononcé des mots qui ne me quittent plus : « Nous ne sommes pas nés éveillés. Au cours de notre vie, il y a des moments au cours desquels nous nous réveillons. » Cette phrase est restée gravée dans mon esprit. Devenir éveillé est un processus continu d’apprentissage, de compréhension et d’observation à travers les yeux des autres. Il s’agit d’une décision consciente de faire des efforts, de s’occuper et d’agir. Chez Teen Vogue, mon objectif était de créer davantage de moments d’éveil pour les jeunes.

 

Avez-vous atteint vos objectifs ?

ELAINE W. : J’ai toujours rêvé d’une vie extraordinaire. Quand j’étais petite, j’imaginais que je menais des interviews. Je faisais comme si j’étais Oprah, je prétendais discuter avec des stars telles que Liz Taylor et Michael Jackson. Cela peut sembler dingue, mais je pense que quand on est enfant, on a une idée de qui on est et de qui on veut être. Mais nous découvrons des limites et devenons souvent un produit de notre environnement. Je ne crois pas que le monde prépare les jeunes, et surtout les filles de couleur, à avoir de grands rêves. Je veux contribuer à changer cela. Pour moi, il est arrivé un moment où j’ai dû me libérer de toutes les croyances limitantes afin de poursuivre la carrière que j’ai toujours voulu avoir.

 

Comment y êtes-vous parvenue ? Comment avez-vous débuté ?

ELAINE W. : Pour commencer, j’ai fait deux stages, et j’ai découvert ce que je ne voulais PAS faire. C’est également très important. Puis j’ai commencé à chercher quelque chose qui me donnait la sensation d’être vivante. Cette recherche m’a menée à des choses que j’adorais quand j’étais petite : interviewer des gens, écrire des histoires. Et la mode, bien entendu ! Je voulais une carrière qui réunisse tout cela. Pour moi, le moment décisif a été quand j’ai découvert Harriette Cole. J’ai étudié sa vie, sa carrière, et j’ai pensé : « Ouah, moi aussi, je veux tout cela. » Publier un magazine, faire carrière à la télévision, devenir auteur de best-sellers et donner de la force aux femmes et aux personnes de couleurs. Je lui ai écrit un courrier et je l’ai souvent appelée. Mais un jour, elle m’a rappelée pour me proposer une opportunité professionnelle unique à Los Angeles : une séance photo avec Serena Williams pour une couverture de magazine ! Harriette Cole m’a embauchée et j’ai déménagé à New York pour l’assister dans son rôle de rédactrice en chef du magazine Ebony. J’ai ensuite pris la direction des rubriques « Style et Beauté ». Je suis ensuite passée au magazine Glamour, puis à Teen Vogue. J’ai travaillé dur pour me hisser au sommet.

 

Vous vous adressez à une génération qui demande l’inclusion, la diversité et la représentation. Verrons-nous bientôt apparaître la marque « Elaine Welteroth » ?

ELAINE W. : En fait, je n’aime pas quand on compare des personnes à des marques. Mais, pour moi, il a toujours été clair qu’un jour, je serais mon propre chef. Être autonome était un de mes objectifs. Aujourd’hui, j’ai une idée claire de comment obtenir un effet positif. Voilà pourquoi c’est le bon moment pour que je mise sur moi-même.