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Climate Sentinels, l’expédition scientifique qui casse les codes.

Interview d’Heidi Sevestre, glaciologue française membre de l’expédition.

TEXTE : AMANDINE PHILIPPE // PHOTOS : PR

En avril dernier, la glaciologue Heidi Sevestre a participé à la première expédition scientifique 100 % féminine et neutre en carbone dans les régions polaires. Avec trois autres scientifiques et exploratrices, elle a parcouru 450 km à ski durant un mois sur l’archipel norvégien du Svalbard afin de récolter des échantillons de neige qui permettront d’améliorer la compréhension de la fonte de l’Arctique. Nous avons recueilli ses confidences au retour de l’expédition…

Comment vous est venue l’idée de l’expédition Climate Sentinels ?

  • HEIDI  :  

    Nous travaillons sur cette expédition depuis 2017. L’idée de base était de monter une expédition qui nous ressemble, de bouleverser les codes scientifiques habituels. Trois choses nous tenaient à cœur : partir avec une équipe composée uniquement de femmes, montrer qu’une expédition ‘propre’ est possible et rendre la science accessible au plus grand nombre grâce à des partenariats avec des écoles du monde entier. Le choix du Svalbard était une évidence car c’est le lieu symbolique du dérèglement climatique. Le réchauffement climatique y est, en effet, 6 à 7 fois plus rapide qu’ailleurs ! C’est aussi un lieu qu’une majorité de l’équipe connaît très bien.

Quel était l’objectif de l’expédition ?

  • HEIDI  :  

    Prélever des échantillons de neige pour mesurer la quantité de particules fines qui s’y trouvent, celles-ci accélérant en effet la fonte de la neige et de la glace, participant à l’augmentation du niveau des océans. Nous avons récolté des échantillons environ tous les cinq kilomètres (sauf quand les conditions climatiques étaient trop mauvaises), soit une centaine au total. Nous avons essuyé beaucoup de tempêtes durant l’expédition, ce qui nous a permis de récolter beaucoup de neige fraîche contenant de la pollution en provenance de différents endroits. Cette variété des prélèvements est une richesse pour l’analyse. Les échantillons sont maintenant en sûreté dans un frigo de l’université de West Washington. On réfléchit à de nouvelles techniques innovantes pour les analyser au mieux afin de déterminer les sources de pollution (feux de forêts, …) et d’où elles proviennent.

Pourquoi avoir choisi de partir avec une équipe 100% féminine ?

  • HEIDI  :  

    Nous voulions montrer que les femmes ont aussi leur place au sein d’emplois extrêmes. Nous ne sommes pas des activistes féministes, nous voulons simplement inspirer les jeunes filles en leur montrant que c’est possible. Cette expédition a été marquée par énormément de bienveillance. L’esprit d’équipe était prioritaire et il n’y a eu aucun souci d’égo. Je ne dis pas que les hommes ont forcément des problèmes d’égo (rires) mais c’est la première fois que je vis une expédition sans aucune dispute ou coup de sang, avec autant d’empathie. Ça a été une grosse surprise qui nous encourage à renouveler l’expérience !

Pouvez-vous nous présenter l’équipe de l’expédition ?

  • HEIDI  :  

    L’équipe sur place était composée de scientifiques et d’exploratrices de différentes nationalités : la glaciologue et guide polaire norvégienne Silje Smith-Johnsen, la géologue glaciaire et guide polaire suédoise Anne Elina Flink et la spécialiste des techniques éducatives en conditions extrêmes serbe Nina Adjanin. Nous étions aussi assistées à distance par la glaciologue française Dorothée Vallot et la biogéochimiste américaine Alia Khan. Le mélange de nos personnalités très différentes a formé un puzzle qui se complète hyper bien !

Comment vous êtes-vous organisées pour respecter un bilan carbone neutre ?

  • HEIDI  :  

    Sur place, nous nous sommes déplacées en ski en tirant un traîneau qu’on appelle une pulka. Le Svalbard est un terrain très alpin avec beaucoup de dénivelés donc c’était de toute façon la meilleure façon de s’y déplacer. Pour le voyage jusqu’en Norvège et rejoindre le point de départ et revenir du point d’arrivée de l’expédition, nous avons néanmoins généré des émissions de CO2 inévitables. Mais nous sommes en train de calculer notre empreinte carbone afin de la compenser en contribuant à l’ONG Groenland Trees. Celle-ci s’associe aux locaux pour replanter des arbres au sud du Groenland.

Quelle a été votre préparation pour supporter les conditions difficiles de l’expédition ?

  • HEIDI  :  

    Nous nous entraînons depuis deux ans chacune de notre côté afin de pouvoir tirer nos pulkas de 60-70 kg sur 450 km. Moi, j’ai surtout trainé des pneus dans les montagnes de Haute-Savoie sous le regard étonné des randonneurs ! On a aussi fait beaucoup d’entraînements (rappel des procédures de sécurité, des nœuds d’alpinisme, des protocoles scientifiques, …) en commun en visioconférence. Ensuite, nous avons refait un entraînement assez intensif sur place toutes ensemble une semaine avant le départ de l’expédition afin d’être efficaces dès le départ…

Quel bilan tirez-vous de l’expédition ?

  • HEIDI  :  

    Ça a été un électrochoc de voir l’accélération du dérèglement climatique dans cette région que l’on connaît très bien. On n’a pas reconnu les lieux. Dès le premier jour, il faisait trop chaud par rapport à la saison. Nous avons subi tempête sur tempête, c’était très perturbant. Les conditions de l’expédition ont été très difficiles, presqu’invivables. On en a littéralement pris plein la figure. Je pense sincèrement qu’être une équipe 100% féminine dans des conditions si difficiles nous a sauvé la vie. On ressort de cette expérience gonflées à bloc pour combattre le dérèglement climatique et inspirer le changement… On veut plus que jamais rendre la science accessible au plus grand nombre, partager nos connaissances avec le grand public pour inciter chacun à agir positivement pour la planète.

Retrouvez plus d’infos et revivez l’expédition jour par jour sur climatesentinels.com